Comme tout mouvement social, les organisations étudiantes évoluent et changent à travers l’histoire. Depuis le début des années soixante, le mouvement étudiant a comme point de tension deux principales visions du syndicalisme : le lobbyisme et le syndicalisme de combat. Cette confrontation est encore actuelle, donc il est nécessaire de regarder dans le passé pour mieux comprendre comment la situation présente est enracinée dans la dynamique historique, et comment nous pouvons utiliser les faits du passé pour mieux agir dans le présent en fonction de ce que nous voulons.
Les débuts du mouvement étudiant
La naissance du syndicalisme étudiant apparaît avec la charte de Grenoble, qui considère fondamentalement l’étudiant comme un travailleur intellectuel. À la suite de la publication de ce document, certaines associations étudiantes vont en adopter les principes.
La première organisation nationale étudiante à suivre cette nouvelle tendance est l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), créée en 1964.
Elle a pour mission de promouvoir l’accessibilité générale à l’enseignement supérieur et la démocratisation du système d’éducation. L’UGEQ oscillera entre la confrontation et la collaboration dans ses moyens d’actions, tout dépendant des exécutifs en place. Autant Bernard Landry se promenait en limousine, autant Louise Harel, Claude Charron et Gilles Duceppe scandaient en chœur « négocier, c’est se faire fourrer! ».
Elle participera à la première grève du mouvement étudiant en 1968, qui se soldera par une réforme des prêts et bourses, le gel des frais de scolarité et la création de la première université publique : l’UQAM.
Toutefois, plusieurs associations étudiantes ressentent un sentiment de défaite à la suite de cette grève et liquide l’UGEQ en 1969.
En 1974, le gouvernement libéral veut instaurer les tests d’aptitude d’entrée à l’université (TAEU), et ce, seulement dans les universités francophones. Le 9 octobre 1974, une grève est déclenchée pour exiger le retrait des TAEU et le gouvernement Bourassa cèdera rapidement. Les étudiants continuent tout de même la grève et obtiennent des réformes dans le système de prêts et bourses. C’est la fin de la 2e grève générale du mouvement étudiant.
Le règne de l’ANEEQ
L’Association nationale des étudiants et étudiantes du Québec (ANEEQ) est créée en mars 1975 à la suite du mouvement de masse créé en 1974. Elle regroupe des cégeps et des universités, et valorise les actions collectives et la confrontation. Peu après, le Parti québécois est élu en 1976 avec beaucoup de promesse pour les étudiants, dont beaucoup ont rejoint les rangs du PQ.
L’ANEEQ se divise alors en deux tendances. Certains ont confiance en ce gouvernement et proposent de chercher à obtenir des améliorations par le dialogue et la concertation, ce qui signifie le rejet de la grève générale comme méthode de lutte. Les plus critiques avancent que le gouvernement péquiste n’est pas meilleur que celui des libéraux en ce qui concerne les revendications étudiantes, et que seule une mobilisation radicale permettrait d’obtenir des gains appréciables.
Au Conseil central élargi (une sorte de mini-congrès) des 4 et 5 novembre 1978, ces deux tendances s’affrontent lors d’élections générales à l’exécutif de l’ANEEQ. La tendance radicale l’emportera de justesse, tandis que les modérés se regrouperont dans le Regroupement des associations étudiantes universitaires (RAEU).
Il y aura également une 3e grève victorieuse en 1978 pour exiger une amélioration des prêts et bourses.
Dans le même souffle que la création du RAEU, la Fédération des associations étudiantes collégiales du Québec (FAECQ) sera créée en 1981, qui favorise elle aussi la concertation et la collaboration avec le gouvernement comme stratégies de base.
On assiste alors au Québec à une montée de plus en plus grande de la droite économique avec l’élection du gouvernement libéral. En 1986, une grève victorieuse est orchestrée par l’ANEEQ et portera à la fois sur le gel des frais de scolarité (qui le sont toujours depuis 1969) et sur l’amélioration du régime des prêts et bourses.
Le gouvernement Bourassa maintient le gel et promet des réformes futures pour le régime de l’AFE. À la suite de cette grève, il y aura une dissolution du RAEU et de la FAECQ. Tel que mentionné par un ancien membre du RAEU, « en 1986, Claude Ryan a fait une grave erreur politique, la pire gaffe de sa carrière. Il a reculé devant la grève de l’ANEEQ et a retiré son projet de dégeler les frais de scolarité. Tout l’échafaudage du RAEU est alors tombé. C’était le coup de grâce, ça a annihilé tout ce que le RAEU avait bâtit (sic) en privilégiant la concertation plutôt que la confrontation. »
Forte de son mouvement, l’ANEEQ tente une offensive téméraire en 1988. Elle souhaite forcer le gouvernement Bourassa de rendre publique sa réforme de l’aide financière aux études. Elle a également des considérations stratégiques, car un dégel des frais de scolarité s’en vient, et elle ne veut pas que le gouvernement tente de faire avaler la pilule du dégel avec une réforme de l’AFE. Toutefois, le mouvement de grève s’essoufflera avant que le gouvernement ne fasse des concessions publiques.
À la suite des divisions entre différentes franges de l’ANEEQ (entre autre à propos de la loi 101), la FEEQ (ancêtre de la FEUQ) est créée en 1989. Pendant ce temps les libéraux sont réélus et décrètent un dégel des frais de scolarité. Une grève est déclenchée par l’ANEEQ mais se solde par un échec, car seules les associations radicales se mobilisent réellement, la grève est répartie seulement dans deux régions (Rimouski et Montréal) et mal coordonnée. Les frais de scolarités sont donc haussés de plus de 100%, et les libéraux augmentent aussi le nombre de prêts disponibles.
L’hégémonie des fédérations
À la suite de la débâcle de l’ANEEQ en 1990, des associations réticentes à la grève fondent la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et la FEEQ change de nom pour la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). Pendant ce temps, l’ANEEQ meurt tranquillement et s’éteint finalement en 1993, déconnectée de sa base et rongée par des conflits internes. Le champs est maintenant libre pour les deux nouvelles fédérations étudiantes. Toutefois, dans la foulée de la lutte contre la réforme Axworthy, le Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE) est fondé. Celui-ci est perçu comme la résurrection de l’ANEEQ et favorise une mobilisation plus radicale sans toutefois avoir la portée de sa prédécesseure.
À la suite des États généraux sur l’éducation, une hausse des frais de 30% est proposé par la ministre péquiste de l’Éducation (Pauline Marois) conséquemment à l’arrêt des transferts fédéraux résultant de la réforme Axworthy. Une grève est enclenchée par le MDE pendant laquelle la FECQ et la FEUQ claquent la porte d’un sommet socio-économique, car le premier ministre refuse de prendre position pour le gel. Les fédérations vont récupérer le mouvement dans les négociations, et celui-ci se soldera par le gel des frais de scolarité, des compression de plus de 2 G$ dans l’éducation, une augmentation des frais de scolarité pour les étudiants internationaux, l’établissement de nouveaux plafonds de prêts, l’abolition du critère d’autonomie (90 crédits) et une taxe à l’échec sera instaurée après les négociations.
Le MDE mourra en 2000 à la suite de plusieurs divisions internes. Toutefois, l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) sera créée en 2001 et tentera de perpétuer les principes du syndicalisme de combat en rejetant toute forme de négociation sans un rapport significatif de la base étudiante au préalable.
Le Parti libéral du Québec arrive au pouvoir en 2003 et instaure une coupure de 103 millions dans les prêts et bourses en 2004. Les fédérations veulent créer une alliance ciblant les députés libéraux pour les amener à se positionner contre cette coupure, alors que l’ASSÉ lance un appel à la grève et fonde la CASSÉE pour permettre à des associations non affiliées de se joindre à elle pour la période de cette grève. Ses revendications sont beaucoup plus larges que le simple retour des 103 millions exigés par la FECQ et la FEUQ.
La grève sera déclenchée, mais elle sera rapidement récupérée par les fédérations. Une entente de principe sera négociée pour le retour des 103 millions, et adoptée par la majorité des associations étudiantes des fédérations. Certains voient cette grève comme une victoire, alors que d’autres ayant eu des attentes plus grandes la voient comme une défaite.
Et maintenant?
Pour conclure, la principale évolution actuelle du mouvement étudiant est un retour à une attitude plus progressiste, combative et même plus démocratique sous l’appellation de syndicalisme étudiant de combat. Cette état de fait est surtout le fruit du travail de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), et les fédérations étudiantes universitaire et collégiale du Québec (FEUQ et FECQ) s’y opposent particulièrement, elles qui sont de purs produits de la décennie conservatrice des années 1980.
Cette évolution du mouvement étudiant, portée par l’ASSÉ, est positive, en ce qu’elle génère une analyse plus approfondie des enjeux de l’éducation, qu’elle renouvelle les pratiques mobilisatrices et démocratise les associations étudiantes.
Anne-Marie Provost est étudiante au cégep du Vieux Montréal en histoire et civilisations. Elle milite dans le mouvement étudiant depuis plus de deux ans en plus d'être secrétaire de Masse critique et conseillère en communication sur l'exécutif local de Québec solidaire Sainte-Marie-Saint-Jacques.
